Ici sont les dragons

Résidence curatoriale à la Maison Populaire de Montreuil,

de janvier à décembre 2019

Un projet artistique présenté par Marie Koch et Vladimir Demoule.

Artistes présentés

Mari Bastashevski, Marie-Julie Bourgeois, Claude Closky, Louise Desnos, Disnovation.org (Maria Roszkowska & Nicolas Maigret), Mounir Fatmi, Fleuryfontaine, Gabriele Galimberti & Paolo Woods, Nici Jost, Bolin Liu, Alexandre Miraut Korobov, Planète Laboratoire (Ewen Chardronnet et groupe d’artistes Bureau d’études), Mika Rottenberg, Kawita Vatanajyankur, Davey Wreden et le trio Surya Mattu, Sarah Rothberg & Marina Zurkow,,

Le cycle

La mythologique locution latine (Hic sunt dracones, « Ici sont les dragons ») censée avoir orné les cartes du moyen-âge jusqu’au XVIème siècle (mais qui n’a jamais paru sur aucune à proprement parler), représente un moment historique, celui quand les terres inconnues laissaient libre d’imaginer monstres lointains et créatures chimériques. Un monde qui n’existe plus, rapidement clôt et rempli définitivement par le capitalisme du milieu du XIXème siècle ; « le monde est fini, le monde est plein de matériaux numérables et contigus » dit Roland Barthes à propos de Jules Verne et du Nautilus (le monde clôt et rempli du capitaine Némo) y voyant non plus la trace de l’aventure et de l’exploration romantique mais la même minutie à s’approprier la totalité des espaces de la nature et à y appliquer la marque humaine. Paradoxalement, si la totalité des surfaces émergées de la terre est aujourd’hui connue et cartographiée, les espaces ouverts par les réseaux de production, et ceux de sa diffusion mondiale, se parent d’opacité et semblent se dérober à l’observation. De même en est-il de la production de vérités et d’ambiguïtés véhiculées par les modèles du capitalisme mondialisé, mythifiés et banalisés par le langage quotidien.

À ce « langage diurne », l’autrice de Science- Fiction et de Fantasy, Ursula K. Le Guin, décédée le 22 janvier 2018, opposait « le langage de la nuit », l’imagination et l’art comme une façon d’étendre le monde, de construire mot à mot un horizon plus lointain aussi inaccessible et mystérieux que, mettons, le pied d’un arc-en-ciel. Dans un article de 1976, Mythes et Archétypes en Science-Fiction, elle qualifie de « sous-mythes » le « héros blond des aventures de cape et d’épée, [...] ; l’ordinateur dément [...] ; le savant fou ; le dictateur éclairé ;

[...] ; le brave capitaine de vaisseau spatial ou le brave trouffion ; les méchants extraterrestres ; les gentils extraterrestres ; et toutes les jeunes femmes plantureuses, écervelées, qu’un des héros sus-mentionné a tirées des griffes d’un monstre, sermonnées, traitées avec condescendance ou [...] violées. ». Ces créatures qui peuplent une littérature de science-fiction, « vivent dans les livres, les magazines, les photos, les films, les publicités, et dans l’esprit de chacun d’entre nous. Leurs racines, qui sont les racines du mythe, s’enfoncent dans notre inconscient [...]. C’est de là que vient leur vigueur et, pour cette raison, il serait imprudent de prétendre qu’ils n’ont pas d’importance ». Mais, ajoute-t-elle, ce mystère factice, « on le regarde de près, et il disparaît. Regardez le héros blond de près - de très près - et il se transforme en souris ».

C’est très précisément ce en quoi consiste l’entreprise de « démontage sémiologique [du langage de la culture dite de masse] » de Roland Barthes, qui circonstancie dans sa préface de 1970 aux Mythologies : « je venais de lire Saussure et j’en retirai la conviction qu’en traitant les « représentations collectives » comme des systèmes de signes on pouvait espérer sortir de la dénonciation pieuse et rendre compte en détail de la mystification qui transforme la culture petite- bourgeoise en nature universelle ». Il n’est pas étonnant, à ce stade, de lire, 20 ans avant Le Guin, Barthes expliquer dans Le mythe, aujourd’hui : « le discours écrit, mais aussi la photographie, le cinéma, le reportage, le sport, les spectacles, la publicité, tout cela peut servir de support à la parole mythique ». « Le mythe est un langage », disait-il, et on reconnaît ici le « langage diurne » de Le Guin, qui caractérisait, dans son discours de 1974 Pourquoi les américains ont-ils peur des dragons ?, prononcé devant la Pacific Northwest Library Association : « S’ils étaient authentiquement réalistes, s’ils étaient, pour le dire autremenhonnêtement imaginés et entièrement imaginatifs, ils inspireraient de la peur. Le mauvais réalisme est le moyen qu’a inventé notre époque pour ne pas affronter la réalité. Et d’ailleurs, le chef-d’œuvre absolu de cette littérature totalement irréaliste est, sans le moindre doute, l’indice quotidien des cours de la bourse ».

Ici sont les dragons, cycle de trois expositions suivies d’une publication, propose, au croisement des Mythologies de Roland Barthes et du travail d’Ursula K. Le Guin, une lecture des mythes contemporains du capitalisme mondialisé, à travers les oeuvres d’artistes d’aujourd’hui confirmés comme émergents, issues de tous médiums (photographie, vidéo, nouveaux médias, sculpture, jeux vidéo,...). Des œuvres qui cherchent à « regarder de près » tout en construisant les fantaisies nécessaires à un monde infini.

Des Mythologies, nous nous appuyons sur les essais qui les composent d’une part, d’autre part sur le pari initial de Barthes, d’allier la « vocation » du scientifique et la « liberté » de l’écrivain, afin de « faire d’un sarcasme la condition de la vérité ». De Le Guin, nous tirons son engagement et la conviction que l’imagination, « le jeu libre de l’esprit » doit triompher du « langage diurne ». « Par « jeu » j’entends la récréation, la re-création, la combinaison d’éléments connus pour créer du nouveau. Et par « libre », je veux dire que cette activité se fait en l’absence de tout but ou profit, de façon tout à fait spontanée. Ce qui ne veut pas dire que le jeu libre de l’esprit n’a pas de raison d’être, d’intention. Au contraire, il peut viser un objet très sérieux. [...] Après tout, être libre ne suppose pas que l’on ne se soumette à aucune discipline. J’irais même jusqu’à dire qu’une imagination disciplinée constitue une méthode ou une technique essentielle, aussi bien en science qu’en art. [...] Discipliner, au sens strict, ne veut pas dire réprimer, mais apprendre à croître, à agir, à produire - et cela vaut aussi bien pour un arbre fruitier que pour la pensée humaine ». Une production ludique, complétée quelques années plus tard par une lecture ludique, selon Barthes, dans Le bruissement de la langue : « il n’y a pas de vérité objective ou subjective de la lecture, mais seulement une vérité ludique ; encore le jeu ne doit-il pas être compris ici comme une distraction, mais comme un travail – d’où cependant toute peine serait évaporée : lire, c’est faire travailler notre corps [...] à l’appel des signes du texte, de tous les langages qui le traversent et qui forment comme la profondeur moirée des phrases ».

Ici sont les dragons prolonge l’intention dubitative et de poétisation, engagée lors du cycle « Comment bâtir un univers qui ne s’effondre pas deux jours plus tard » en 2016, ainsi que l’interrogation de nos rapports aux réels, aux mythes, aux univers simulés, à l’art comme extension du monde contre son assèchement, et la volonté de faire entrer en dialogue artistes, œuvres, lieu et publics. Le cycle d’exposition avait donné lieu à un article intitulé « Hic sunt dracones / here are dragons », publié dans l’anthologie internationale d’art numérique « Alpha Plus » sous la direction de Kamilia Kard, cet article étant à son tour le point de départ du cycle Ici sont les dragons. Les observations aux hypothèses relevées en 2016 trouvent un écho particulier dans le cycle de 2019.

Autour des expositions

Tables rondes et rencontres
 
De Montreuil à la Station Spatiale Internationale, où sont les dragons ?
Rencontre le vendredi 8 février 2019 de 20 h à 22 h

Soirée de lancement, apéro de l’espace ! À l’occasion du lancement des résidences 2019.

En présence de Marie Koch & Vladimir Demoule, commissaires d’exposition en résidence et de Marie-Julie Bourgeois, artiste en résidence de création multimédia en 2019 à la Maison populaire.

Débat-rencontre modéré par Armand Behar, artiste, avec l’intervention d’Octave De Gaulle, designer de l’espace et d’Ewen Chardronnet, artiste, auteur, critique et commissaire.

Nos fantasmes de conquête spatiale et nos désirs d’héroïsme alimentent le projet du village lunaire de l’Agence Spatiale Européenne pour 2026, ainsi que ceux d’Elon Musk sur Mars. Pourtant l’homme n’a pas mis le pied sur la Lune depuis 1972, de plus la réalité dépasse la fiction : les futurs colons mangeront des aliments lyophilisés, leurs muscles s’atrophieront, ils risqueront de devenir fou et le billet retour n’est pas prévu. Ce rêve alimente toujours la recherche et la conquête de territoires toujours plus inaccessibles. L’abandon de la Terre fait partie des perspectives, il semblerait que « sauver » notre espèce et la Terre passe par des stratégies de fuite dans l’espace. Quel sera l’état physique, physiologique et psychologique des colons ? Quel est le rôle de la sience-fiction dans la construction de ces nouveaux mythes ?

 

Conférence désorceler la finance
vendredi 24 mai 2019 de 20 h à 22 h

Soirée organisée par les membres du collectif le laboratoire sauvage Désorceler la finance et modérée par Luce Goutelle. 
Lors de cette soirée, vous êtes chaleureusement invité·e·s à plonger à la découverte des recherches expérimentales du laboratoire sauvage Désorceler la finance.

Loin de sa prétendue rationalité, la finance serait-elle un système sorcier à désenvouter?

Cette conférence vous propose une immersion dans les explorations de notre laboratoire sauvage de recherches expérimentales Désorceler la finance.

➜ La crise traversée par les pays occidentaux est la crise d’un système tout entier. Pour en sortir, il nous semble urgent de se réapproprier (nous : citoyen.ne.s, artistes et activistes) les enjeux liés au fonctionnement de ce système et de la société qui l’abrite. Finance et sorcellerie sont deux mondes qui paraissent à première vue aux antipodes, pourtant, suivant le terme utilisé par l’anthropologue Jeanne Favret Saada, « désorceler » serait une manière de retourner le maléfice à l’envoyeur, de lui renvoyer l’envers de ses pouvoirs pour contribuer à se libérer de son emprise et nous redonner une capacité d’agir : un pouvoir de faire.


➜ Luce Goutelle est artiste, metteure en scène et chercheuse indépendante. Elle vit et travaille à Bruxelles. Son travail interroge la transformation des structures sociales et économiques de notre société. Aux frontières de l'art, du journalisme et des sciences sociales, ses projets sont multidisciplinaires et prennent la forme d'investigation. Sa démarche artistique se construit à travers l’altérité et la rencontre entre des sphères en apparence éloignées telles que le sont la finance et la sorcellerie. Elle a co-fondé la compagnie Loop-s en 2015 et le laboratoire sauvage Désorceler la Finance deux ans plus tard. Né de l'occupation des anciens bureaux de la banque Dexia au 25ème étage du World Trade Center de Bruxelles, ce laboratoire autogéré réunit des artistes et des activistes. Il a pour ambition de questionner notre relation à la haute Finance à travers le prisme de la sorcellerie et créer des moyens de se réapproprier l’économie pour contribuer au changement de paradigme sociétal.

 

Programmation en cours

Performances et workshop
 

Soirée de performances

vendredi 29 mars 2019 de 20 h à 22 h

Le collectif d’artistes fleuryfontaine présente une performance intitulée « Contouring », permettant de montrer une autre forme de leur travail, en sus de la série de sculptures Forever Young exposée dans le volet « Parce que nous le valons bien »

« Contouring » est le fruit d’une performance lors de laquelle les artistes se filment et se maquillent mutuellement le visage, selon une technique popularisée par Kim Kardashian. Hérité du théâtre élizabéthain, le contouring est une manière de sculpter le visage, grâce à un mélange de tons clairs et obscurs, pour en faire saillir la structure et faciliter la lecture des expressions. Aujourd’hui entièrement dédié aux objectifs de caméras et d’appareils photos, le contouring vise également à faire rentrer le visage dans une norme de beauté.
Pour la Maison populaire, le duo réinvente cette pièce en la jouant live en public, dans un dispositif scénique conçu pour l’occasion.

Cette pièce étant, initialement un site internet interactif, n’hésitez pas à cliquer sur le lien, afin de jouer ou de rejouer cette performance !

Performance suivie par le solo show de Benjamin Efrati, membre du collectif Miracle, qui présente une performance musicale intitulée « Gnozo ».

Entre musiques électroniques et influences orientales, « Gnozo » est un philosophe musicien qui met l’ambiance. Cascades de rythmes délirants, riffs délirants de saz, un luth électrique turc, embardées vocales mêlant improvisations philosophiques et mélopées romantiques, « Gnozo » est un spectacle tous terrains qui entraîne le public dans un univers psychédélique et réflexif, tout en procurant les sensations fortes empruntées aux exotismes propres à l’artiste.
Pour cette performance live Benjamin Efrati est accompagné par Diego Verastegui, aux visuels sauvages et colorés en VJing.

L’univers GNOZO évolue dans le sens d’une fusion de tous les efforts au sein du même projet de live multimédia, conférence musicale dansante immergeant le spectateur dans des sons entraînants, généreux et sensuels.

Workshop #1 : Première colonie

les samedis 23 et 30 mars 2019 de 10 h à 17 h

Dans le cadre de résidence de création de Marie-Julie Bourgeois.

Au cours de l’année 2019, un demi siècle après les premiers pas de l’homme sur la Lune, Marie-Julie Bourgeois va mener un travail sur le territoire avec des groupes d’habitants de Montreuil, afin de simuler et projeter les conditions de notre survie en station orbitale et dans les futures colonies extraterrestres. À l’aide des outils numériques de simulation et de création, les participants, accompagnés de l’artiste élaboreront un programme de colonisation de l’espace à travers des annonces commerciales permettant de mesurer les conditions de survie spatiales issues de ces mythes colonialistes.

 

Les participants élaboreront une stratégie de colonisation : images (création des marques, de leur mythe, de leur univers, base line, logotype, goodies 3D…). Puis ils seront invités à créer des affiches publicitaires (photo et graphisme…).

Workshop #2 : Seconde colonie

les samedis 18 et 25 mai 2019 de 10 h à 17 h

Dans le cadre de résidence de création de Marie-Julie Bourgeois.

À l’aide des outils numériques de simulation et de création, les participants élaborent un programme de colonisation de l’espace, à travers des annonces commerciales permettant de mesurer les conditions de survie spatiales issues de ces mythes colonialistes. De la création du scénario et storyboard à la réalisation des décors, chaque participant est invité à concevoir une stratégie de colonisation en vidéo et à réaliser ses spots publicitaires.

"Ré-ouvrir less horizons : Quitter les Paradis Fiscaux" - Cartomancie Participative

Vendredi 7 juin 2019 de 20 h à 22 h


Soirée organisée par les membres du collectif le laboratoire sauvage Désorceler la finance et modérée par Camille Lamy, Emmanuelle Nizou et Fabrice Sabotier. 


Le laboratoire sauvage Désorceler la finance nous met au défi de réussir à chasser les entités malfaisantes des paradis fiscaux pour imaginer de nouveaux paradis et invite les citoyen·ne·s à (re)prendre le contrôle des mécanismes financiers.

Programmation en cours